Le début de la nuit était sombre et le parc qu'il nous a fallu traverser semblait nous guider vers un étrange pays. Nous étions comme au début d'un conte pour enfants, tels Hans et Gretel dans leur forêt sucrée. Le silence et le froid participaient malgré nous à cette étrange ambiance. Un petit être aux pieds nus sorti d'on ne sait où demanda à faire la route avec nous. Des arbres dénudés, un cours d'eau, une passerelle. Et enfin des lumières et des gens. Puis un cirque. Petit, étrange. Comme au milieu de nulle part.
Photo : Martine... une Etoile
Sans bruit, nous entrâmes dans ce lieu enchanté. Pris par une douce chaleur, nous traversâmes un petit restaurant jusqu'à la porte en bois qui nous tendait les bras. Là, nous fûmes émerveillés par la beauté de l'endroit. Le petit cirque était de velours rouge, du sol à la pointe drâpée de son sommet. Tout autour, des miroirs bisotés, des poutres de bois ouvragé et des lampes sorties des grottes d'Ali Baba. Et la scène. Petite et éclairée par trois ampoules fières d'une simplicité sans fards. C'était là ; là qu'elle apparaîtrait. Elle, celle que nous venions voir. Comme une fée enchante les enfants, elle allait nous transporter. Nous le savions, nous le ressentions. Telle une fatalité enchanteresse.
Puis le silence. L'obscurité. Et la voilà, apparaissant dans notre conte à nous. En face de nous, dans une lumière douce et franche à la fois. La beauté d'une femme. Son rayonnement. Son aura. Des applaudissements sans fin. Déjà une ovation. Dix minutes. Un quart d'heure peut-être. Elle n'avait fait qu'entrer sur scène. N'avait encore rien dit.
Puis la musique. Une note, deux notes, une mélodie et sa voix comme le souffle étoilée d'une baguette magique, nous emporta pour deux heures au pays du bonheur. Sur un tapis volant imaginaire, nous nous envolâmes alors, comme une plume dans un souffle bienfaiteur.
Nous n'avions plus d'âge. Notre fée nous emmenait tantôt au temps de notre enfance, tantôt face à nos images d'adolescents, tout en faisant de belles escales au pays du présent. Etaient-ce ses chansons ? Etait-ce sa voix ? Ou le tout à la fois ? Etaient-ce ses personnages sonores qui nous prenaient par la main pour une ronde enchantée ? Un prince en exil à Trinidad, un pilote sur les onde, une voiture sortie d'un coffre à souvenirs, un bateau qui tangue et des gondoles à Venise... Et le tourbillon : "Donne moi ta main et fait moi tienne"... "La cloche a sonné ? Et alors ?"..."Laisse-toi rêver". Aucune montagne n'est assez haute, aucune rivière assez profonde entre nous. Un tourbillon enivrant de sensations uniques pour nous, petits elfes privilégiers.
Et dans une promesse, comme une caresse, juste comme ça, elle nous le jura : "Je serais toujours là".
Toutes les belles histoires ont une fin. Et notre conte aussi toucha à la sienne. Quand notre rêve se réveilla, restaient en tête les vibrations d'une folle spirale, d'une musique spaciale endiablée et rythmée sur laquelle nous avions dansé comme autant de derviches tourneurs des temps modernes.

Comme on referme le livre à la fin d'une belle histoire, il nous fallut partir. La passerelle. Le parc. La nuit froide. Sur nos joues, le sillon de larmes de plaisirs, traces d'émotions, comme venues d'ailleurs, brillaient sous une lune complice. Nous nous retournâmes pour jeter un regard derrière nous. Non, nous n'avions pas rêver : le petit cirque existait bien. Il était là dans le noir, semblant nous dire au revoir. Avec en son coeur comme dans le nôtre, notre fée d'un soir. Avec une partie de nous aussi. Celle que nous lui laissions en échange de celle qu'elle nous avait donnée. A jamais.
Nous sommes rentrés chez nous. Le froid repris sa place. Mais nous, on avait chaud. Chaud dans notre coeur, chaud dans notre âme. Et nos mains brûlaient encore d'avoir tant applaudit celle qu'on aimait tant.
Quelque part, en moi, aujourd'hui encore, nous applaudissons encore. Oui, je dis bien "nous" : l'homme que je suis aujourd'hui et l'enfant emmerveillé enfoui au fond de moi. Il n'y a pas d'âge pour aimer.
Comme pour tout conte digne de ce nom, j'aurais pu commencer mon merveilleux récit par "Il était une fois". Mais cette formule ne s'applique que pour les histoires inventées, pour les contines imaginées. Moi, tout ce que je vous ai dit est vrai. C'est ce que j'ai vécu le 22 décembre dernier en allant au concert de Sheila au "Cabaret sauvage". C'est ce genre d'émotions uniques que cette grande artiste peut procurer sur son public. Et ça n'appartient qu'à nous. A elle, à moi et à tous ceux qui ont eu ou auront la chance de la voir sur scène un jour. Mais ce soir là, je dois bien le dire, au "Cabaret sauvage", l'ambiance était forte et hors du temps. Unique. Presque sauvage.
Cette aventure n'est qu'un chapître supplémentaire de l'histoire qu'elle écrit dans ma vie depuis plus de quarante ans. Et à cette page-là, j'ai glissé un marque-page d'étincelles, un marque-pages éternel.
Merci Sheila.
Photo : Christophe Boulmé (photographe de Sheila... entre autres)
extraite de son blog : www.chriboul.com
Un immense merci à ma Vévé et à son J.P. pour leur générosité, leur acceuil, leur chaleur et leur présence. Sans eux, ce moment, pour moi, n'aurait jamais exister. Mille bisous.
"Si, si, on s'est bien tenus, et on n'a pas parlé de soutien-gorges, ni de grenouilles... mais ce jour là, nous n'étions pas... invisibles".